[Palm, Parler avec les mort·es] Au seuil des mondes : regards croisés sur les rites funéraires
Organisé par : Ophélie Naessens, Mélodie Marull, équipe Praxitèle du Centre de recherche sur les médiations
Comment les sociétés honorent-elles leurs morts ? Artistes, psychologues et chercheurs explorent les rituels funéraires, entre traditions, innovations et enjeux mémoriels. Au programme : performances, cinéma, design, et réflexions sur la sensorialité, les disparitions forcées et les deuils collectifs. Une journée pour interroger notre rapport à la mort, à travers l’art et la psychopathologie.
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Programme :
Mercredi 6 mai 2026
9 h - 9 h 15 : Accueil des participant·es
9 h 15 - 9 h 45 : Introduction par les responsables scientifiques du projet
9 h 45 : Les lieux et non-lieux du funéraire
Modération : Yann Baldini-Nazarenkhoff
9 h 45 : Mourir ailleurs, commémorer ici : Mémorialisation nationale à Chypre Nord d’une catastrophe transnationale (6 février 2023)
Julie Alev Dilmaç, enseignante-chercheuse en sociologie, Université de Galatasaray (Turquie) et associée à l'Institut français d'étude anatolienne (Ifea).
Le séisme du 6 février 2023 en Turquie a provoqué une vive émotion à Chypre Nord après la mort de 72 membres d’une délégation sportive chypriote turque dans l’effondrement de l’hôtel Isias à Adıyaman. Cette communication analyse les dispositifs commémoratifs déployés à la suite de cette catastrophe (cimetière dédié, images dans l’espace public, hashtags et symboles visuels) en interrogeant leur dimension transnationale. Elle examine également la « survisibilisation de la mort » dans l’espace public et ses significations politiques dans un territoire non reconnu.
10 h 10 : Économies spatiales de la ségrégation funéraire : topographies filmiques des mouroirs, morgues et fosses communes (à distance)
Majda Meftahi, docteure en littérature, Laboratoire de recherche sur l'interculturel (Leric), Université Chouaib Doukkali d'El Jadida (Maroc).
Cette communication examine comment certains films cartographient des espaces de ségrégation funéraire où des morts sont privés de rite et de mémoire. À partir de Post Mortem, The Act of Killing, Grave of the Fireflies et The Zone of Interest, l’analyse explore trois dimensions : architectures de l’abandon (mouroirs, morgues, fosses communes), protocoles d’anonymisation des corps et politiques du visible. Le cinéma apparaît ainsi comme un dispositif mémoriel révélant les infrastructures matérielles et symboliques de l’effacement des morts marginalisés.
10 h 35 : Discussion
10 h 55 : Pause
11 h 10 : Disparitions forcées : le cinéma de la postmémoire comme possible sépulture symbolique ?
Ariane Tillenon, docteure, Perception représentations image son musique (Prism), CNRS, Aix -Marseille Université et Arts des images et art contemporain (Aiac), Université Paris 8.
À partir du film d’Hélène Cohen Algérie 1962, l’été où ma famille a disparu (2011) et de son ouvrage Le silence et le bruit (2022), nous interrogerons le film et son récit esthétique comme possible sépulture symbolique pour les artistes de la postmémoire des disparitions forcées. Face à la privation de traces de l’enlèvement au monde, à l’absence de dépouille et de rites funéraires, l’œuvre filmique peut-elle accompagner un processus d’élaboration et d’inscription d’un lieu symbolique de sépulture ?
11 h 35 : Qui sont « nos » martyrs ? Martyres asymétriques et tournant forensique face aux cimetières des sans-noms.
Abdullah Kaan Doganok, doctorant, Mesopolhis. Centre méditerranéen de sociologie, de science politique et d’histoire, Aix-Marseille Université.
En Turquie, la violence d’État dépersonnalise les corps dissidents au sein des cimetières des « sans-noms ». Contre cette stratégie d’effacement, la société civile investit le « tournant forensique » pour contester le monopole souverain sur la mort. Par l’usage d’outils médico-légaux, le deuil devient une action politique capable d’extraire les défunts de l’oubli administratif. Cette démarche convertit l’absence biologique en une présence historique, transformant la perte en une pratique de réparation face au sacré national.
12 h : Discussion
12 h 20 : Pause déjeuner
14 h : Sensorialités et funéraires
Modération : Léane George
14 h : Chromies de l’au-delà : ce que les couleurs des rites funéraires disent de nos croyances. (à distance)
Estelle Guerry, ingénieure de recherche, laboratoire Laboratoire de Recherche en Audiovisuel – Savoirs, Praxis et Poïétiques en Art (Lara-Seppia) de l’Université Toulouse – Jean Jaurès.
Céline Caumon, coloriste-plasticienne, professeure des Universités en Arts et Design au laboratoire LARA-SEPPIA de l’Université Toulouse – Jean Jaurès et professeure invitée à l’université de Suzhou (Chine).
Cette communication analyse la transformation contemporaine des usages de la couleur dans les rituels funéraires, longtemps dominés par le noir en Occident. Individualisation du deuil, multiculturalité et nouvelles sensibilités conduisent à réinventer les palettes chromatiques des objets et espaces funéraires. À partir d’une approche historique, anthropologique et prospective, elle interroge la couleur comme langage rituel, médiateur entre vivants et morts, outil de mémoire, de soin et de symbolisation, révélant tensions et recompositions des codes funéraires.
14 h 25 : Parfumer les seuils: écologies olfactives du deuil.
Amandine Herzog Novoa, artiste-chercheuse et traductrice littéraire, École de traduction littéraire (ETL).
Les écologies olfactives varient selon les contextes sociaux, religieux et géographiques, redéfinissant à chaque fois les seuils entre corps, odeur et communauté. À partir d’un corpus hybride, cette communication envisage la littérature et les arts comme lieux d’invention de rites secondaires, souvent situés en marge des cadres institutionnels. L’intervention intègrera également une dimension située et expérimentale, en assumant une écriture traversée par l’expérience et la création. Elle se conclura par une brève proposition d’écriture sensorielle afin d’ouvrir un espace de recherche où se rejouent, au présent, les seuils entre corps, art et rituel.
14 h 50 : Des nécrophanies sous Paris ? Expériences exceptionnelles « underground » et mythologie des Catacombes.
Romain Jallet, psychologue clinicien et doctorant, Laboratoire InterPsy, Université de Lorraine.
Les sinueux souterrains parisiens seraient habités par des présences, des chants de défunt·es psalmodiés émanant des murs et de terrifiantes apparitions d’un fantôme verdâtre. Cette réflexion n’interroge pas l’ontologie de ces vécus mais s’appuie sur des travaux sur les effets du confinement, de la vie souterraine et sur l’historique des Catacombes de Paris. Ces « nécrophanies » seront envisagées comme des expériences exceptionnelles underground dont la phénoménologie façonnerait une mythologie singulière à cet « Empire de la Mort ».
15 h 15 : Discussion
15 h 35 : Rencontre avec l’artiste plasticienne Prune Phi.
Otherworld Communication : ritualiser la communication avec les disparu·es entre fiction, technologie et diaspora
Prune Phi développe une pratique transdisciplinaire de l’installation mêlant photographies, collages, sculptures, documents collectés, sons, textes et vidéos. Elle convoque ce qui persiste, s’efface et se transforme d’une génération à l’autre, les défaillances de la mémoire, la part de fiction nécessaire pour combler les vides au sein des familles, des communautés vietnamiennes. Elle questionne notre rapport aux rituels et aux traditions traversés par les technologies contemporaines et futures ainsi qu’aux systèmes de communication qui maintiennent le lien avec celleux devenu·e·s invisibles.
Elle présentera Otherworld Communication, œuvre performative et entreprise fictive de télécommunication fabriquant des objets votifs en carton qui peuvent être activés et envoyés aux êtres aimés passés dans l’autre monde lorsqu’ils sont immolés. Le projet questionne l’évolution d’une tradition Sud-Est asiatique et plus particulièrement l’introduction de nouvelles technologies dans les pratiques liées au culte des ancêtres.
Discussion
Jeudi 7 mai 2026
9 h 25 - 9 h 40 : Accueil des participant·es
9 h 40 : Recompositions rituelles
Modération : Romain Jallet
9 h 40 : Samhain, ou la fabrique contemporaine d’un rite funéraire : de la fiction historique à un espace de transformation psychique.
Estelle Barthélémy, psychologue clinicienne, psychothérapeute et doctorante, Laboratoire InterPsy, Université de Lorraine.
Léane George, psychologue clinicienne et doctorante, Laboratoire InterPsy, Université de Lorraine.
À travers des réflexions mêlant psychologie, anthropologie, théologie et histoire de l’art, cette présentation propose d’interroger la transformation de Samhain, fête saisonnière d’origine pré-chrétienne, en rite mémoriel et thérapeutique. Les travaux de Fimi (2017), Ó Giolláin (2017) et Hutton (2024) montrent qu’il s’agit d’abord d’un temps liminal saisonnier, reconfiguré par la christianisation et par Halloween. Les réappropriations néo-païennes (Gailey, 1988) transforment Samhain en un espace de travail symbolique du deuil (Klass et al., 1996), pouvant être perçu comme une aire transitionnelle (Winnicott, 1953)
10 h 05 : Deuils collectifs et pratiques artistiques : vers une art-thérapie critique et politique.
Claire Lahuerta, Professeure des universités, Centre de recherche sur les médiations (Crem), Université de Lorraine.
La multiplication des deuils collectifs contemporains, pandémie, attentats, migrations et catastrophes environnementales, révèle la fragilité des cadres rituels traditionnels et appelle à repenser collectivement la perte. Certaines pratiques artistiques déplacent alors les formes de rassemblement autour du deuil en soulignant sa dimension collective et traumatique. À la lisière d’une art-thérapie critique, ces œuvres politisent l’incarnation du deuil et la reconstruction symbolique pour leur donner corps de manière singulière.
10 h 30 : Discussion
10 h 50 : Pause
11 h 05 : Video Remains et les restes de la mémoire : se souvenir du deuil collectif
Léo De la Bellière, titulaire d'un master en Études sur le genre, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Dans son court métrage Vidéo Remains (2005), Alexandra Juhasz présente une vidéo de son ami Jim, tournée en 1992, un an avant sa mort des suites du VIH/sida. Hantée par la mémoire de celui-ci, elle choisit de réutiliser cette archive, et élargit son discours en exposant des histoires plurielles sur la mort et le deuil, ajoutant des entretiens avec différent·es camarades de lutte. Par la superposition sonore des récits des personnes restantes et des temporalités, la réalisatrice laisse les voix du passé et des morts entrer en contact avec celles du présent.
11 h 30 : « D’ici, vous nous délogerez pas ! ». S’enterrer entre anciens squatteurs berlinois.
Hélisenne Lestringant, Performeuse, Maîtresse de conférences en études germaniques, Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis, Chercheuse associée, Mondes allemands, Centre Marc Bloch de Berlin (Allemagne), laboratoire Histoire des Arts et des Représentations, Université Paris Nanterre.
Alors qu’en Europe les rituels de la mort sont traditionnellement rattachés à la famille biologique, certains courants proposent de penser l’amitié comme un socle social, comme l’a formulé Geoffroy de Lagasnerie dans Une Aspiration au-dehors. Éloge de l’amitié. Par ses liens d’interdépendance, le « Projet » offre une revanche sur l’avenir : la mort n’y est plus individuelle, mais collective.
11 h 55 : Discussion
12 h 20 : Pause déjeuner
14 h : Pratiques du funéraire, entre traditions et modernités
Modération : Ophélie Naessens et Mélodie Marull
14 h : L’abbé Collé, l’intercesseur des familles des soldats disparus aux combats de la Mortagne en 1914.
Béatrice Bertrand, chercheuse indépendante en histoire, conflits contemporains et relation entre les morts et les vivants.
Durant la Grande Guerre, les familles des soldats n’ont pu organiser les funérailles de leur proche tombé au front. Cependant, plusieurs courriers conservés au musée de Ménil-sur-Belvitte dans les Vosges démontrent que les familles des soldats disparus dans les combats de la Mortagne ont sollicité l’aide du curé de ce village pour organiser à distance différentes actions en lien avec les hommages dus aux morts. Cette communication se propose de présenter ces différentes demandes ainsi que leurs vraisemblables réalisations.
14 h 25 : Genre, rituel et autorité : la structuration du métier de laveuse mortuaire.
Céliende Lebon, doctorante en anthropologie, École des hautes études en siences sociales (EHESS), Institut des mondes africains.
Céliende Lebon propose, à travers cette communication, d’observer comment le champ funéraire est devenu un espace central d’investissement religieux pour les femmes musulmanes françaises. À partir de trois portraits de formatrices en lavage mortuaire, elle examine les différentes tensions qui traversent ces espaces : légitimité religieuse, professionnalisation, mais aussi enjeux émotionnels liés à la mort. Ces sessions, mêlant apprentissages religieux, démonstrations pratiques et moments de socialisation, constituent des espaces d’entre-soi féminin où se réinventent à la fois les rapports au religieux, aux normes, mais également à la communauté.
15 h 15 : Playing Dead : un atelier-performance pour incarner des gestes de soin mortuaire. (à distance)
Anaïs Chabeur, artiste, chercheuse et bénévole en soins palliatifs, basée à Bruxelles (Belgique).
Visant à démystifier le contact physique avec le corps mort, Playing Dead propose une approche lente, poétique et informative de la toilette mortuaire. Il interroge la manière dont cette intimité tactile peut participer à la transformation d’une relation au deuil et à la mort.
Playing Dead envisage le corps sous le prisme de l’agentivité et s’inscrit dans une réflexion sur le continuum vie-mort (Rosi Braidotti). Il interroge la temporalité poreuse du mourir, la liminalité de ces gestes, qui accompagnent une transition entre fin de vie et début de mort et révèlent la mort en tant que processus plutôt qu’événement instantané.
15 h 40 Discussion
16 h : Au seuil de la mort d’un soldat : performance d’un rituel funéraire anticipé (Performance)
Yann Baldini-Nazarenkhoff, doctorant en art contemporain et ethno-artiste, Centre de recherche sur les médiations, Université de Lorraine.
Valéria Khripatch, danseuse et chorégraphe contemporaine.
La performance développe une pratique du deuil anticipé pensée comme un espace d’expression de la douleur, à la fois cathartique et thérapeutique. Confrontée à une situation d’absence, la performance cherche à éprouver les seuils entre vie et mort, disparition et renaissance, à travers un rituel funéraire anticipé, mobilisant et réactivant liturgie orthodoxe et pratiques ethno-ésotériques.
Valeria et Yann forment un duo d’artistes explorant par une pratique pluridisciplinaire - broderie - danse - performance - un folklore slave partagé et des questionnements identitaires liés à l’héritage soviétique.
16 h 25 : Discussion
16 h 45 : Conclusion et remerciements
17 h : fin du colloque
49.1200153, 6.1673972