Questions de communication, 40 : dossier « Plateformiser, un impératif ? »

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Plateformes pétrolières, de tri, modales, industrielles… La notion de « plateforme » est employée de manière générique afin de désigner une pluralité de dispositifs sociotechniques et, par métonymie, les grandes entreprises du numérique qui déploient des plateformes de vente en ligne, de streaming, etc. Popularisée par l’essayiste et entrepreneur Tim O’Reilly (2011) – ce qui est significatif –, cette notion renvoie couramment à ce qui organise la relation entre des producteurs de biens, de services ou de contenus, d’un côté, et des consommateurs, de l’autre. Bien que les situations et les dispositifs renvoyant à l’idée de « plateforme » soient très variés et hétérogènes, une telle dénomination semble rendre systématiquement compte d’une dynamique de médiation qui mobilise les caractéristiques, les ressources du numérique pour rationaliser cette relation en la rendant plus efficace au sens marchand du terme. Progressivement, cette dynamique s’est étendue à différents domaines de la société qui se sont retrouvés bousculés et colonisés par ces usages du numérique. On parle alors de « logique de plateformisation » afin de désigner ces processus à la fois sociotechniques et sociopolitiques.

De fait, ces transformations et leurs conséquences commencent à être bien documentées dans le champ des sciences sociales. De plus en plus d’études prennent les plateformes comme point d’entrée pour produire une critique du capitalisme numérique, à l’instar de l’hypothèse du « techno-féodalisme » défendue par Cédric Durand (2020) pour pointer la résurgence de mécanismes féodaux dans l’économie du numérique, autant dans la structuration des rapports sociaux que dans l’incitation à l’exploitation des travailleurs. Les effets de cette centralisation de la valeur par les plateformes, par le biais de la captation des « traces d’activités », sont régulièrement dénoncés, notamment par Shoshana Zuboff (2019) qui évoque un « capitalisme de surveillance » pour décrire cette organisation de l’espace numérique autour de la transformation de nos comportements en marchandises. La régulation de ces plateformes, que ce soit via le code ou la loi, est également un sujet d’intérêt. Par exemple, l’ouvrage de Julie Cohen Between Truth and Power: The Legal Constructions of Informational Capitalism (2019) met en lumière les convergences entre politique et capitalisme informationnel grace à l’analyse de l’évolution de l’encadrement juridique et institutionnel des plateformes.

Les dynamiques alternatives au capitalisme « prédateur » sont elles aussi l’objet de différents travaux. Ainsi les tentatives d’organisation en coopératives, dans une logique de bien communs, ouvrent-elles des perspectives inédites pour penser différemment l’organisation des rapports sociaux et leurs impacts, dans le prolongement du travail de Trebor Scholz (2013) autour du « coopérativisme de plateforme » qui invite à réinvestir le modèle des coopératives pour proposer un mode de répartition des richesses plus équilibré, ou encore du travail de Sébastien Broca et Benjamin Coriat (2015) qui interrogent les liens entre le monde du logiciel libre et la structuration des communs numériques pour ouvrir un nouveau chemin. De leur côté, Vincent Bullich et Laurie Schmitt (2019) insistent sur la capacité de résistance des industries culturelles face à la montée en puissance des « plateformes » de l’économie numérique. En s’intéressant à la transformation de la production et de la diffusion de l’information en ligne, Franck Rebillard et Nikos Smyrnaios (2019) invitent également à mettre à distance le phénomène pour étudier finement les transformations du marché.

Dans ce dossier de Questions de communication sont attendues des contributions visant à approfondir, sur le plan conceptuel comme sur le plan empirique, la compréhension des « logiques de plateformisation ». Nous faisons l’hypothèse que proposer une entrée par l’analyse de la dimension communicationnelle des pratiques sociales qui traversent les logiques de « plateformisation » peut s’avérer heuristique pour saisir les mécanismes sociaux et sociétaux opérant sur les « plateformes ». Cette entrée permet aussi de se déplacer depuis la question des effets vers celle des mondes sociaux colonisés pour remettre l’opération de médiation au cœur de l’analyse. Réaliser cette opération demande au préalable de construire un discours critique sur les notions mobilisées. Ainsi deux questions principales peuvent-elles être posées :

  • Le terme de « plateforme » constitue-t-il une « notion-écran » ou renvoie-t-il véritablement à des objets concrets ?
  • Quels outils mobiliser pour appréhender les « logiques de plateformisation » qui sont à l’œuvre dans les environnements numériques ?

Enfin, les articles pourront s’inscrire dans les deux axes suivants :

Axe 1 : Contribuer à mieux définir l’objet et ses circulations

Dans une perspective conceptuelle et empirique, nous invitons les contributeurs et contributrices à insister sur ce que ces notions « font » aux terrains qu’ils étudient : que permettent-elles d’éclairer et qu’invisibilisent-elles ? Au-delà d’une simple question terminologique et au-delà d’une réflexion conceptuelle désincarnée, il convient notamment d’élucider les spécificités des « objets plateformes » par rapport à d’autres artéfacts numériques. La plateforme constitue-t-elle une entité ou un phénomène clairement distinct dans le milieu numérique ? S’agit-il d’une catégorie spécifique et, si oui, quelles sont les propriétés qui permettent de la distinguer comme objet de recherche particulier ? La « plateformisation » doit-elle être considérée comme un phénomène à analyser en tant que tel ?

Axe 2 : Explorer les tensions entre imposition normative et résistance

En proposant des formats d’écriture, des modalités d’interaction et de mise en relation des individus, les plateformes cherchent à normer les pratiques communicationnelles. En résistance, des usagers de ces plateformes peuvent développer des pratiques créatives (comme du détournement) en leur sein et montrer de la sorte une capacité à échapper à la contrainte. D’autres formes de résistance existent, notamment par la mise en place d’alternatives, à l’image des plateformes décentralisées ou offrant moins de contraintes concernant ce qui peut être énoncé ou le type de contenu qui peut être partagé, vendu, etc. L’analyse de la tension entre l’imposition de normes et les ressources déployées pour y résister constitue donc une piste à explorer.

Références

Broca S., Coriat B., 2015, « Le logiciel libre et les communs. Deux formes de résistance et d’alternative à l’exclusivisme propriétaire », Revue internationale de droit économique, xxix (3), p. 265-284.

Bullich B., Schmitt L., 2019, « Les industries culturelles à la conquête des plateformes ? », Tic&Société, 13 (1-2), p. 1-12.

Cohen J., 2019, Between Truth and Power. The Legal Constructions of Informational Capitalism, New York, Oxford University Press.

Durand C., 2020, Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique, Paris, Éd. La Découverte.

O’Reilly T., 2011, « Government as a Platform », Innovations: Technology, Governance, Globalization, 6 (1), p. 13-40.

Rebillard F., Smyrnaios N., 2019, « Quelle “plateformisation” de l’information ? Collusion socioéconomique et dilution éditoriale entre les entreprises médiatiques et les infomédiaires de l’Internet », Tic&Société, 13 (1-2), p. 247-293.

Scholz T., 2013, Digital Labor : the Internet as Playground and Factory, New York, Routledge.

Zuboff S., 2019, The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, New York, PublicAffairs.

Coordination

Jean-Édouard Bigot (Université de Technologie de Compiègne)
jean.edouard.bigot@gmail.com

Édouard Bouté (Université de Technologie de Compiègne)
edouard.boute@utc.fr

Cléo Collomb (Université Paris-Saclay)
cleo.collomb@gmail.com

Clément Mabi (Université de Technologie de Compiègne)
clement.mabi@utc.fr

Recommandations aux auteur·es et calendrier

Voir sur le site de la revue Questions de communication : https://journals.openedition.org/questionsdecommunication/3074

Date limite de soumission : 1er mars 2021 (format : 2 à 3 pages)

Retour des décisions aux auteur·es des propositions : 1er avril 2021

Date limite de remise des textes au coordinateur : 15 août 2021 (format : 50 000 signes espaces comprises)

Parution : Hiver 2021

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